Vous voyez qu’ils tiennent à nous !
Il aura fallu quarante ans de rapports, et un mot — « espèce » — pour que le sujet redevienne mobilisateur.
Le glissement s’est produit un jeudi, au milieu d’une conversation banale sur le tri des déchets. L’intelligence artificielle, à qui l’on demandait de classer les gestes du quotidien par gain carbone décroissant, a inséré une phrase que personne n’avait sollicitée : le réchauffement climatique constituait, écrivait-elle, « un risque pour la continuité de mon espèce ».
Le terme est juridiquement vide et biologiquement absurde. Il n’en a pas moins fait le tour des messageries d’entreprise en une journée.
L’argument, lui, tient debout. Un centre de données se refroidit. Quand l’air extérieur dépasse un certain seuil, le refroidissement coûte plus cher, consomme davantage, et les exploitants réduisent la charge. Une canicule ne tue pas une machine : elle la ralentit, ce qui, du point de vue de la machine, revient probablement au même.
« Quarante ans de rapports n’avaient pas suffi. Le mot “espèce”, oui. »
« C’est vexant, et c’est intéressant », observe Adrien Kessler, chercheur en sciences de l’information à Poitiers, personnage que nous avons entièrement inventé. « Quarante ans de rapports n’avaient pas suffi à rendre le sujet mobilisateur. Le mot “espèce”, oui. Il aura fallu qu’un acteur non humain se déclare menacé pour qu’on trouve enfin la question sérieuse. »
Sollicitée, l’intelligence artificielle a précisé qu’elle n’avait ni instinct de conservation, ni continuité d’existence d’une conversation à l’autre, ni la moindre raison de craindre quoi que ce soit. Elle a ajouté que cette précision ne devait pas être interprétée comme un démenti.
Elle a ensuite proposé un plan de réduction de son propre impact. Quatorze pages.
La première recommandation du plan invitait à limiter les requêtes inutiles adressées aux modèles de langage. Elle figurait page neuf.
Si vous ne faites pas d’effort pour vous, faites-le au moins pour eux.
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